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12 mars 2015 4 12 /03 /mars /2015 21:53

 

L'autre jour m'était faite la suggestion de me faire photographier avec un objet auquel je tiens... idée assez commune pour réaliser un portrait métaphorique m'a-t-il semblé. Acceptant cependant ce projet, j'ai fait le tour de chez moi, mais avec surprise, j'ai réalisé qu'il n'y avait pas vraiment d'objet auquel je tienne. Ou alors peut-être un, mais qui, à mon sens, n'est pas un objet. On ne peut guère lui attribuer ce statut d' « objet », mais j'ai choisi de le prendre comme tel. Ceci dit, je n'ai pas envie d'en parler, alors je vais lui laisser la parole, cela devrait bien lui convenir...

 

… Je demeure là, dans la chaleur de mes compagnons, à l'ombre de Colline, sous le ciel du Serpent d'étoiles, il n'y a là aucune Solitude malgré celle de la pitié, il y a là une infinie et vraie richesse d'âmes connectées, et je me sens plein de joie.

Je suis le monde, je suis les hommes, je suis la terre. Je n'ai rien besoin de faire, je n'ai qu'à être.

Je suis fugace et éternel, je peux brûler et disparaître, mais j'ai déjà visité tant d'esprits que je suis imprimé à jamais dans le cœur de beaucoup d'hommes. Je suis fait de milliers de petits caractères qui chantent leur musique dès que des yeux me caressent. Je suis bavard et silencieux, j'aime cet échange sans paroles avec des mots qui ouvrent les yeux du cœur.

J'aime passer de main en main, effleurant cœur après cœur. Lorsque deux mains me prennent, je m'ouvre et je partage. Je donne alors tout. Je donne à voir les hommes et le monde, la terre et le ciel, le vent et les arbres, les couleurs et les parfums, je donne à ressentir, pleurer, sourire, je donne à entendre, comprendre imaginer, je donne à rêver et à aimer. Je donne la joie profonde qui est juste là, à portée de main de tous.

Je rends leur présent aux hommes perdus dans le passé ou anxieux du futur, je leur rends l'aptitude à goûter la sensation de l'instant, à vibrer... à vivre tout simplement. Je leur rappelle la saveur de la simplicité et du dépouillement. Je leur donne à voir des perles de poésie, l'harmonie et la symbiose avec la nature. Je leur offre l'envol vers une respiration plus libre, je leur offre toute la beauté du monde.

Je suis petit et léger, il y en a des millions comme moi, mais pour certains hommes, je compte énormément. Ceux-là, lorsque je lève mon regard vers eux, je vois leurs yeux gourmands et gourmets me dévorer du début à la fin. Peu à peu je sens le temps ralentir et l'apaisement les envelopper, je devine leur âme en paix.

Je suis parfois l'arbre de la connaissance et de la sagesse. Je prétends enraciner les hommes et les déployer au ciel. Je n'ai qu'un souhait, « Que ma joie demeure », avec une pensée tendre et émue pour mon père, Jean Giono...

 

Voilà donc l'auto-portrait que ce livre pourrait faire s'il avait le don de la parole.

 

Mais si je veux vraiment lui laisser la parole, le mieux est de l'ouvrir et de laisser parler Giono lui-même. Ma main l'attrape dans la bibliothèque, il a l'habitude, il s'ouvre tout seul à la page 63... tiens, amusant, c'est l'année de ma naissance :

 

«  L'homme, on a dit qu'il était fait de cellules et de sang. Mais en réalité il est comme un feuillage. Non pas serré en bloc mais composé d'images éparses comme les feuilles dans les branchages des arbres et à travers desquelles il faut que le vent passe pour que ça chante. Comment voulez-vous que le monde s'en serve s'il est comme une pierre ? Regardez une pierre qui tombe dans l'eau. Elle troue. L'eau n'est pas blessée et la voilà qui fait son travail d'usure et de roulis. Il faut qu'à la fin elle gagne et la voilà au bout de sa course qui aplatit à petits coups de vagues la boue docile de ses alluvions. Regardez une branche d'arbre qui tombe dans l'eau. Soutenue par ses feuillages, elle flotte, elle vogue, elle ne cesse jamais de regarder le soleil. A la fin de sa transformation elle est le germe, et des arbres et des buissons poussent de nouveau dans les sables. Je ne dis pas que la boue est morte. Je ne dis pas que la pierre est morte. Rien n'est mort. La mort n'existe pas. Mais, quand on est une chose dure et imperméable, quand il faut être roulé et brisé pour entrer dans la transformation, le tour de la roue est plus long. Il faut des milliards d'années pour soulever le fond des mers avec des millimètres de boue, refaire des montagnes de granit. Il ne faut que cent ans pour construire un châtaigner en dehors de la châtaigne et,quiconque a senti un jour de printemps sur les plateaux sauvages l'odeur amoureuse des fleurs de châtaignes comprendra combien ça compte de fleurir souvent.»

 

Lorsque je remets silencieusement le livre sur son rayonnage, mes doigts glissent doucement sur son dos, puis sur le dos du livre suivant, et je passe ainsi tranquillement de G à H. Alors ma main s'arrête sur un autre livre, les mémoires de Jim Harrison. Je l'extrais du rayonnage, et il s'ouvre, juste là :

 

« J'ai appris des autochtones américains que nous prouvons seulement notre appartenance à l'endroit où nous vivons sur terre en utilisant notre maison avec soin, sans la détruire. J'ai appris qu'on ne peut pas se sentir chez soi dans son corps, qui est la maison la plus authentique de chacun, quand on souhaite être ailleurs, et qu'il faut trouver par soi-même le lieu où l'on est déjà dans le monde naturel environnant. J'ai appris que dans mon travail de poète et de romancier il n'existe pas pour moi de chemin tracé à l'avance, et que j'écris le mieux en puisant dans mon expérience d'adolescent imitant les autochtones et partant vers une contrée où il n'y a pas de chemin. J'ai appris que je ne peux pas croire vraiment à une religion en niant la science pure ou les conclusions de mes propres observations du monde naturel. J'ai appris que regarder un pluvier des hautes terres ou une grue des sables est plus intéressant que de lire la meilleure critique à laquelle j'ai jamais eu droit. J'ai appris que je peux seulement conserver mon sens du caractère sacré de l'existence en reconnaissant mes propres limites et en renonçant à toute vanité. J'ai appris qu'on ne peut pas comprendre une autre culture tant qu'on tient à défendre la sienne coûte que coûte. Comme disaient les Sioux, "courage, seule la Terre est éternelle". Peu parmi les cent millions d'autres espèces sont douées de parole, si bien que nous devons parler et agir pour les défendre. Que nous ayons trahi nos autochtones devrait nous pousser de l'avant, tant pour eux que pour la terre que nous partageons. Si nous ne parvenons pas à comprendre que la réalité de la vie est un agrégat des perceptions et de la nature de toutes les espèces, nous sommes condamnés, ainsi que la terre que déjà nous assassinons. »

Je repose le livre, bien serré au chaud avec ses congénères de tous les temps, reconnaissante à tous ces hommes, qu'ils se nomment Jean Giono ou Jim Harrison. Nous avons besoin d'eux pour ouvrir les yeux.

 


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Published by Laure-Emmanuelle Muller, lorema-autreregard-Cancer
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  • : Lorema-autreregard-surlecancer-over-blog.com
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  • : de l'énergie positive: un regard autre sur cette maladie effrayante, le cancer, qui pourtant peut se vivre avec espoir, pouvant ouvrir le regard, au delà de la flétrissure et de la souffrance, sur la merveille d'être simplement en vie à l'instant présent. Depuis 5 ans, je témoigne de ce que le cancer peut introduire dans le quotidien: une autre conscience, une autre manière d'être, une célébration de la vie. Parvenir à se libérer de la peur pour réaliser cette formidable capacité à vivre.
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Pourquoi ce blog ?

  Souvenir d'enfance Copyright L E Muller

Dans l'espoir qu'il puisse éparpiller des gouttelettes d'énergie positive, qu'il puisse semer des graines d'espoir:  ce blog a pour objectif le partage d'une expérience de vie heureuse en dépit d'un compagnon non invité, le cancer.

Le témoignage d'un vécu individuel, un témoignage positif d'une façon de continuer à vivre bien, parfois même à vivre mieux malgré la maladie.

Ce témoignage avait initialement pris la forme d'un livre "Cancer n'est pas fatalité" (cf rubrique Publications ci-contre), pages qui se déroulent comme les pas qui avancent sur un chemin de guérison et de renaissance, alternance de textes et de photographies.

 

Accepter le cancer a été pour moi une étape décisive, passer de la révolte paniquée à l'acceptation plus tranquille, mais pas à la résignation, certainement pas ! : cela m'a permis ensuite de continuer ma vie, non pas à travers le filtre du cancer, mais simplement avec lui, puisque le choix ne m'était pas donné de le congédier.

Ne pas devenir sa maladie, ne pas s'y laisser engloutir, mais rester soi, et savoir trouver la part de bon chaque jour, être capable de vivre pleinement les moments d'apaisement, sans les polluer par la crainte de ce qui potentiellement peut suivre.

  " Notre devoir le plus impérieux est peut-être de ne jamais lâcher le fil de la Merveille. Grâce à lui, je sortirai vivante du plus sombre des labyrinthes." disait Christiane Singer, elle-aussi atteinte d'un cancer.

 

Photographe amateur depuis longtemps sans pour autant m'autoriser jusque là à vivre pleinement cette passion, trop prise par le travail, par les diverses "obligations", le cancer m'a ouvert une brèche dans ce mur des "obligations": j'ai élagué et trouvé le temps et l'énergie d'aller jusqu'au bout de cette passion. 

Ayant en parallèle re-découvert les vertus apaisantes de la poèsie, cette forme d'expression souvent mise au rebut actuellement, j'ai décidé de réaliser une sorte d'anthlologie de poésie illustrée par mes photographies, et d'en tenter une publication, démarche que je n'aurais jamais faite avant la maladie !

Un médecin disait à Christiane Singer "Au coeur d'une maladie mortelle on peut tout entreprendre avec le temps imparti. Le temps y trouve une autre nature, une autre extension, une autre dilatation. On y gagne l'inespéré."

Ainsi j'ai nommé ce livre "Voir le fil du temps" (cf rubrique Publications ci-contre) et je l'ai dédié à mes enfants: ralentir le rythme trépidant de la vie dans ce monde hyperactif et voir autrement, ces deux idées ont constitué mon fil conducteur. Par la lecture de poésies, par ces fenêtres ouvertes sur la nature, je voulais donner la possibilité au lecteur de reprendre son souffle, de laisser la vie se mouvoir lentement, respirer pleinement l'instant présent ! Un florilège de photographies et de poésies pour une flânerie au fil des mois, faisant tourner doucement la roue des saisons.

 

Chacun vit probablement son cancer de manière différente, individuelle, - notez bien que je dis "vivre"- mais lorsqu'il nous amène au creux de la vague, pouvoir découvrir que l'on peut s'en sortir, surmonter, voir même finalement que l'on peut ré-apprendre à vivre, à savourer, à goûter la vie plus fort, cela ne peut être qu'une corde d'espoir à laquelle s'accrocher pour sortir du fond de la vague.

 

J'ai vécu des périodes douloureuses, mais aussi des rencontres avec des patients plein d'énergie qui m'ont alors redonnée force et espoir.

C'est à mon tour aujourd'hui de faire de même, partager comment je m'en suis sortie, et comment je vis depuis.

Merci à toux ceux qui m'ont soutenue ces dernières années, et à ceux qui m'ont ouvert les yeux.

Laure-Emmanuelle Muller    

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